
VENDREDI (divès) 19 JUIN 2009
Festa : les lamentations du prophète Jérémie & Miserere Mei
Des ténèbres d’une austérité magique
À chaque fois que le festival Éclats de Voix vient à l’abbaye de Flaran, c’est pour des moments d’une grande intensité musicale et émotionnelle. La prestation de l’ensemble Scandicus n’a pas échappé à la règle.
Des King Singers à Mikrokosmos, en passant par Micrologus et d’autres ensembles de musique ancienne ou contemporaine, la magie de l’abbatiale cistercienne opère toujours, malgré son acoustique ingrate, qu’il faut apprivoiser. Ce concert mémorable, qui marquera assurément la mémoire d’Éclats de Voix, était une première gersoise pour cet ensemble toulousain composé de dix voix d’hommes.
Le répertoire de l’ensemble tient dans son nom provenant d’un des nombreux neumes, ces signes à l’origine de la notation musicale, que l’on trouve dans les manuscrits de chant grégorien au Moyen-Âge. Il s’attribue une large période du grégorien au plain chant baroque, intégrant les polyphonies franco-flamandes du XVe siècle, ainsi que les grands compositeurs de la Renaissance.
Dans ce contexte, on hésite à parler de concert, tant l’adéquation au lieu était forte et l’écoute, voire le recueillement du public, profond. L’Église n’étant jamais à une contradiction près, l’austérité des « Lamentations de Jérémie » de Costanzo Festa, semblent mieux convenir à la rigueur cistercienne qu’à la munificence de la Chapelle Sixtine pour laquelle elles furent pourtant composées au tout début du XVIe siècle. Et pourtant, l’opulence des voix, avec de discrètes ornementations, eut été vivement condamnée par l’ordre de saint Bernard, qui tenait à la sobriété de sa liturgie, comme à l’austère pureté de son architecture.
En totale adéquation avec l’abbatiale de Flaran, l’ensemble Scandicus a parfaitement rendu justice aux « Lamentations du prophète Jérémie » de Costanzo Festa.
(Photos © Belmonte).
Ombre et lumière intérieure
On aurait pu craindre que le public ne soit rebuté par l’austérité d’un tel programme, mais il est au contraire venu en nombre. Bien lui en a pris, car la soirée fut magnifique. Afin d’égayer l’atmosphère, les chantres de Scandicus ont voulu restituer l’ambiance d’un office des ténèbres, qui se célébrait le vendredi saint avec ces lamentations, dont Festa semble être le père, bien qu’elles fussent attribuées à Morales pendant quelques siècles. Dans la pénombre du soir tombant, l’église est éclairée de cierges et candélabres, dont les bougies représentent les apôtres, les trois Marie et le Christ, que l’on éteint au fur et à mesure, à la fin de chaque lamentation.
Témoignant de la première destruction de Jérusalem par les Babyloniens au VIe siècle avant notre ère, les lamentations de Jérémie, qui seront intégrées dans l’Ancien Testament, possèdent une intensité dramatique et une grande force émotionnelle, que l’Église de la Contre Réforme utilisera beaucoup, dès le XVIe siècle et à l’âge baroque. Le prophète déplore la destruction de Jérusalem, l’exil du peuple juif et l’appelle à la conversion.
À notre époque du brillant éphémère et de la superficialité érigés en art de vivre, on aurait parié sur l’ennui assuré à la cinquième minute. C’est bien évidemment le contraire qui se produit, car les chanteurs utilisent toutes les richesses de la partition et jouent du magnifique volume de l’abbatiale par des déambulations et des effets acoustiques de spatialisation.
Le latin d’église étant largement oublié aujourd’hui, un des chantres lit la traduction française de chaque lamentation, construite de façon identique. Cela commence par une modulation sur les lettres de l’alphabet hébraïque (Aleph, beth, Heth, Teth, Caph, Phe, Sin, Resh, Iod, Lamech, Guimel, Daleth, Lamed, Zayin, Zad, Thau…) pour s’achever sur la même incantation : « Jérusalem, Jérusalem, tourne-toi vers le Seigneur ton Dieu ! ».
Un emprunt bienheureux pour la postérité
L’émotion est assurée et l’on apprécie la belle homogénéité des voix : précision des harmonies, souplesse des mélismes, puissance de la polyphonie, tout est admirable. D’ailleurs, le public reste impressionné et sans voix, n’applaudissant qu’à la fin du concert, sans même marquer la nuance entre les 9 lamentations et le « Miserere mei » final.
Une merveille que cette ultime pièce à double chœur, chantée dans l’obscurité totale. Certains mélomanes y auront reconnu une grande parenté avec le célébrissime Miserere d’Allegri, composé pour la même Chapelle Sixtine, plus d’un siècle après Festa. En 1637, le Vatican avait interdit que l’on reproduise cette pièce censée représenter la voix des anges, jusqu’à ce qu’un jeune garçon, nommé Wolfgang Amadeus ne la transcrive de tête, juste après l’avoir entendue ; mais c’est une autre histoire. Nous conclurons que comme souvent dans l’histoire de la musique, Allegri s’est fortement inspiré du travail de son prédécesseur. La Sixtine conservait les manuscrits et le Miserere de Festa, composé en 1517, était toujours au répertoire au siècle suivant. Il faut dire que si Costanzo Festa est aujourd’hui méconnu, il jouissait d’une grande réputation à son époque. Il était considéré comme l’égal de Josquin des Prés et Palestrina le reconnaîtra comme un modèle… Une merveille assurément !
Belmonte
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